Télémoustique (Septembre 96)
D'ici peu, Sandra Bullock sera en tête d'affiche de A Time to Kill , traduit par Le droit de tuer. Un film à procès où pourtant, elle n'apparaît que peu de temps. Et dans un second rôle. Elle y incarne une étudiante en droit qui pend aux basques d'un jeune et brillant avocat (l'excellent Matthew McConaughey) chargé de défendre un père de famille dont la petite fille a été violée, et qui a fait justice. Un procès qui se déroule dans une ambiance houleuse : si les violeurs étaient blancs, l'accusé, lui, est noir. Et dans cette ville du Sud des Etats-Unis flotte encore une odeur palpable, de racisme primaire. Dans ce contexte, la recherche d'une justice équitable a tôt fait de passer par le procès de la discrimination elle-même...
Généralement pétillante, survoltée et naturelle, Sandra Bullock s'y montre concernée, soucieuse et dramatique. Un changement de registre, et un risque certain pour celle qui, tout un temps, fut considérée comme la belle-fille la plus charmante d'une Amérique toujours en quête de nouvelles fées hollywoodiennes. Un Hollywood conquis par son sourire et sa vivacité, suffisamment pour lui accorder un salaire princier (Bullock est la troisième actrice la mieux payée du circuit, après Demi Moore et Julia Roberts): six millions de Dollars pour cinq semaines de travail sur Le droit de tuer. La même somme empochée par John Grisham, le romancier le plus coté du moment, pour qu'il lâche les droits de son livre sue lequel le film est basé.
Si elle a l'intention de mettre la pédale douce, cette année encore, Sandra aura néanmoins enchaîné les films. Elle a ainsi achevé le tournage de In Love and War, de Richard Attenborough, et enregistré la voix de la soeur de Moïse dans Le prince d'Egypte, un long métrage d'animation produit par Spielberg et inspiré de l'épisode Biblique de la captivité des Hébreux. Elle s'apprête également à tourner dans Kate and Leopold, une comédie romantique, avant d'embrayer sur Speed 2, cette fois, sans Keanu Reeves (" il a choisi de faire les choses différemment, quitte à refuser des sommes énormes. Pourquoi pas, je trouve cette attitude fort honorable"). Enfin, début '97, sortira Lost Paradise, un petit film qu'elle a tourné en 1991, resté inedit à ce jour, avec, en toile de fond, la destruction de la forêt amazonienne.
A ce stade de votre carrière, vous pouvez tout vous permettre et choisir des films qui vous mettent exclusivement en vedette. Or, pour Le droit de Tuer, c'est presque le contraire!
C'est vrai, et pour une raison tès simple : il était plus que temps que je prenne du recul, change de style et de cette manière, que je retrouve le goût du risque. Quand tout le poids d'un film pèse sur vos épaules, vous n'avez pas un instant pour penser à autre chose qu'à votre prestation. Interpréter un petit rôle permet, au contraire, de s'intégrer au processus d'un tournage. On a le temps de voir son évolution, de parler avec les techniciens, etc.
Vous étiez fatiguée d'être au premier plan ?
Il est indéniable que je m'y suis retrouvée en très peu de temps! Et je reconnais qu'il n'y a pas si longtemps, je courais encore derrière des films qui me donnaient avant tout la vedette. A présent, je me sens plus attirée par l'histoire d'un film, son message et son contexte humain : le réalisateur, l'endroit où il se tourne, les partenaires que j'aurai... D'ailleurs, dès que j'ai appris que Joel Schumacher et Samuel L. Jackson étaient de la partie dans Le doit de Tuer, je n'ai pas hésité une sconde : c'était oui, directement.
D'autant qu'en ce qui concerne le choix des acteurs, Schumacher est connu pour être un réalisateur au nez fin.
Tout à fait. Et c'est important de savoir qu'on aura de bons partenaires et ainsi se sentir en confiance avant même qu'on ait mis le pied sur un plateau. Parfois, on voit des films où on se dit : " Qu'est ce que cet acteur est mauvais! Qu'est ce qu'il joue mal! " Or, la plupart du temps, c'est parce qu'il se donne à un réalisateur moins fort que lui, qui a peur de le pousser dans ses derniers retranchements. Moi, je ne veux pas tomber dans ce travers. Je ne veux pas qu'à cause de ma notoriété, on me prenne avec des pincettes. Au bout du compte, mon jeu en souffrirait et je serais la première punie. D'où l'envie de me donner à quelqu'un de caractère, comme ce fut le cas avec Joel.
Sous votre côté "jeune femme piquante ", on a néanmoins l'impression que vous même êtes une forte tête.
Je ne sais pas. C'est un fait que je sais ce que je veux et je n'hésite pas à me lancer dans la mêlée quand je crois quelque chose. Je l'ai fait quand j'ai débuté à New York, qui n'est pas l'endroit le plus facile pour entamer une carrière, où j'ai d'ailleurs souvent frappé dans le vide. Mais il est vrai que l'insécurité me motive. Et la peur me stimule. Cette peur de vouloir donner le meilleur de moi-même en espérant que cette volonté transparaisse à l'écran.
Dans Le droit de Tuer, un père abat le violeur de sa fille. Ce genre de vengeance vous semble encore convenable ?
Et comment! Pour ce film, j'ai moi-même entrepris quelques recherches et j'ai retrouvé des exemples jusqu'en 1906. Le fait qu'il l'abat justifie bien entendu l'histoire, mais là n'est pas le seul message. On y parle aussi de compréhension entre les races. Car la tension raciale existe toujours bel et bien. Moins qu'auparavant, mais elle règne dans les régions plus isolées, dans ces petites villes - et pas seulement celles du Sud - qu'on parvient à peine à situer sur une carte. D'ailleurs, il n'y a pas vingt ans, jamais nous n'aurions pu tourner ce film, où on l'a fait, à Canton, en plein sud des Etats-Unis. Joel n'aurait eu que des ennuis. De très gros ennuis!
Vous-même avez eu peur lors du tournage ?
Pas vraiment. Et puis, il s'est passé des choses extraordinaires sur ce tournage. Pour trouver les centaines de figurants indispensables, Joel a dû puiser dans la population locale. Grâce à ça, il a réussi à faire parler les gens entre eux, des Blancs et des Noirs, qui ne s'étaient plus adressé la parole depuis des lustres! Il s'est passé quelque chose d'unique, de grand, dans l'histoire du cinéma, mais aussi dans celle des conflits raciaux.Lors des scènes de haine, où intervient notamment le Ku Klux Klan, vous auriez dû voir tous ces figurants s'insulter, faire mine de se taper dessus et, dès le "coupez!" prononcé, enlever leurs cagoules, baisser les poings et s'embrasser, s'asseoir pour jouer aux cartes, se donner des nouvelles de la ville. C'était magnifique. Croyez-moi, ce film nous a tous soulevés. Il nous a tous grandis. Comme quoi, parfois, Hollywood a du bon! (Grand rire.)
Jusqu'en Juillet, des dizaines d'églises noires, ont brulé dans le sud des Etats-Unis.
Je sais, même si le sujet n'est pas le même, c'est un peu malheureux que le film soit sorti dans la foulée. Pour ma part, j'ai toujours trouvé stupide de bruler des objets inanimés comme une église où les gens expriment une volonté de bonheur. Les brûler ne fait que magnifier ces endroits de joie et le besoin de bonté de leurs fidèles.
Au conflit des races, le film ajoute un autre élément : la vengeance personelle et l'abus des enfants. Un problème qui vous tient, je crois, particulièrement à coeur.
Absolument. Avec ma mère, j'oeuvre pour des organismes de protection de l'enfance, afin surtout qu'il soient plus efficaces. Aux Etats-Unis, on ne compte plus les mères célibataires qui n'ont même pas un toit pour abriter leurs enfants. On ne compte plus les cas, lâches, d'agressions sexuelles et de meurtres d'enfants. Malheureusement, on n'a pas toutes les cartes en main pour les empêcher comme on l'a vu avec les deux petites filles, chez vous, en Belgique. (Au moment où nous avons rencontré Sandra Bullock, seuls les corps de Julie et Mélissa avaient été retrouvés.)
En ce sens, la scène du viol dans le film est particulièrement éprouvante.
Et la réalité est encore plus terrifiante. Ma soeur, Gesine vient d'obtenir son diplôme de droit et son petit ami est D.A. (District Attorney, procureur). Je ne vous dit pas les photos et les comptes-rendus qu'il ramène à la maison. Effrayant!
Ca ne vous fait pas peur de voir votre soeur embarquée dans ce système ? Dans le film, on va jusqu'à brûler la maison de l'avocat.
Peur à ce point, non, mais suffisamment en tout cas pour avoir décidé ma soeur à travailler pour moi! J'ai fait le forcing pendant quatre mois. Et c'est vrai, par égoïsme et parce que je ne veux pas qu'il lui arrive quelque chose, je préfère la savoir auprès de moi. Elle est dorénavant mon avocat. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne sera pas un jour dégoutée de ce monde de requins qu'est le showbiz, et qu'elle voudra claquer la porte. Mais ce jour-là, c'est moi qui en aurai la clé. (Elle s'esclaffe)
Dans le même temps, votre père est devenu votre manager!
Oui, mais pour d'autres raisons. Avec le succès et toute l'attention, continue, qu'on m'a portée, j'ai fini par ne plus savoir où j'en étais. Mon père a donc décidé de m'aider. Il a laissé tomber sa passion, le chant, pour m'élever en quelque sorte une seconde fois! Il m'aide à prendre les bonnes décisions. Mais après tout, n'est-ce pas normal ? Dans une famille, on s'entraide, non?
Ce succès vous a changée ?
Honnêtement, je ne crois pas. Je n'ai pas l'impression d'avoir changé de vie. J'ai les mêmes habitudes qu'avant, les mêmes fringales, les mêmes intérêts (pour la danse notamment), je suis juste plus sollicitée. Mais non, je ne crois pas que le succès m'ait transformée ou détériorée.
Juste après Speed, vous aviez déclarée que vous seriez "vendable" pendant trois ans encore. L'échéance arrive à grands pas...
J'ai sans doute voulu dire cinq (grand rire). Mais comme je vous le disais tout à l'heure, je compte effectivement me mettre plus entre parenthèses. Et produire des films où je n'apparais pas. J'ai gagné assez d'argent pour me le permettre, mes vieux jours sont assurés.
A vous entendre, on ne devrait plus vous attendre que dans des petits films!
En tout cas, le prochain le sera. In Love and War est une histoire d'amour, véridique, qui se déroule durant la première Guerre mondiale. Il sortira en février, je crois. On est loin d'un "blockbuster" du style Speed et plus proche d'un Stolen Hearts.
Un film qui n'a pas spécialement marché...
Je vais vous dire : tant mieux! Vraiment. Je l'ai fait pour un ami et si j'ai été décue à sa sortie, après coup, je suis heureuse de cet échec. Plein de gens ont dit: "Voilà, elle a fait son premier faux pas!" Eh bien, moi je dis : "merci". J'étais presque soulagée : mon nom au générique n'était donc pas un gage de réussite, aveugle et automatique! En plus, c'est grâce à ça que je me suis lancée dans la réalisation d'un court-métrage, Making Sandwiches, afin de comprendre les pièges d'un tournages, et pouvoir, plus tard, les éviter.
Pour ce court métrage, vous avez "engagé" Matthew McConaughey, votre partenaire du Droit de Tuer. Des photos où on vous voyait particulièrement proches ont également été publiées...
Celles où nous sommes enlacés sur une plage , Mais c'était pour ce court métrage! Nous l'avons tourné il y a six mois. Ce furent deux semaines de pur plaisir. Matthew est un être extraordinaire, bourré de charme, et un futur grand acteur! Il n'a aucun ego et a les pieds bien sur terre. Pourtant il est pris maintenant dans une spirale anivrante, exactement comme je l'ai été après Speed. Mais il a su garder la tête froide. Ca aussi, c'était beau à voir lors du tournage du film : alors qu'on avait tous peur qu'il disjoncte, qu'il soit écrasé par la responsabilité de son rôle, on l'a vu évoluer en direct, prise après prise, scène après scène. On savait tous que ce serait difficile pour lui. Mais il a assumé. La tornade qui l'emporte actuellement est donc une belle récompense, même s'il faut absolument qu'il s'accroche pour garder les idées claires. Et croyez-moi, je sais de quoi je parle!
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