Télémoustique (Juillet 95)
Il y a encore un an, Sandra Bullock était surtout connue pour rester inconnue. Un visage parmi d' autres croisé au détour de films dont on se demandait même pourquoi on allait les voir. Conscience professionnelle oblige, Sandra Bullock, à la longue, était devenue un nom plus ou moins repéré par nos services... Même si l'actrice n'avait encore rien commis de grave au cinéma. Ni dans La disparue ( The Vanishing ) où elle avait eu la bonne idée d'accepter le rôle-titre, celui d'une fille qui disparaît quinze minutes après le début du film! Ni dans Demolition Man où son unique performance était de feindre de faire l'amour avec Sylvester Stallone par casques de réalité virtuelle interposées! Ni dans Wrestling Ernest Hemingway, petite production touchante avec Robert Duvall et Shirley MacLaine, que personne n'est allé voir parce qu'elle traite de la vieillesse, un thème anti-cinéma qui n'attire pas le public cinéma. Et puis, il y eu son contraire : Speed. Un film d'action bien intitulé, rapide, rythmé, spectaculaire, jeune, bruyant, conduit par l'une des idoles teenagers les plus en vogue du moment, Keanu Reeves. Un film d'action dont la seule ambition se résumait à n'être qu'un bon film d'action et qui s'est révélé être le meilleur du genre depuis longtemps et l' un des plus gros succès internationaux de l'année dernière.
En explosant partout dans le monde, Speed a aussi incendié la notoriété de Sandra, lui attirant la sympathie du public et l'intérêt de la profession. Le tout disproportionné par rapport à sa valeur sur le marché. Premier film de Jan De Bont, un jeune réalisateur hollandais, Speed n'était pas encore sorti aux Etats-Unis - et personne ne supposait qu'il allait créer un tel phénomène commercial - que Sandra s'engageait dans un nouveau projet - While you were Sleeping. Une comédie romantique pour laquelle le studio ( Hollywood pictures alias Walt Disney ) avait renoncé à Demi Moore, beaucoup trop chère pour le budget de cette oeuvrette qui, une fois la Moore perdue, ne devait pas plus faire parler d'elle. Erreur. Le film allait faire courir toute l'Amérique et, contre toute attente, reproduire l'effet Pretty Woman en faveur de Miss Bullock que les medias appellent, désormais et avec affection, " notre petite Sandy ".
A l'image de son image - simple, naturelle et moderne - Sandra n'est pas descendue dans un palacepour rencontrer, à Londres, les journalistes européens, curieux d'en savoir plus. C'est au Halkin, un petit hôtel au design très sobre et aux couloirs noirs comme les allées d'une boutique de mode japonaise, que Bullock se présente comme la cousine que nous avons tous rêvé d'avoir. Célèbre, mais pas prétentieuse, jolie, mais juste ce qu'il faut pour ne pas énerver nos copines, première de classe mais pas trop... Et comme tout commence toujours autour d'un verre, voyons ce qu'il y a dans celui de Sandy. Iced tea? " Non, c'est du café glacé. Vous en voulez? C'est bon pourtant. Il n'y a pas assez de caféine dans le thé froid. Le café, c'est mieux, cela me donne un coup de fouet plein d'énergie. " Ah, tout de même! Saine et gentille, la gamine, mais speedée-nerveuse.
Il en faut de l'énergie, j'imagine, lorsqu'on voit le succès que vous connaissez aujourd'hui avec While you were Sleeping... Le film sort maintenant en Europe et si l'on en croit nos confrères américains, vous êtes devenue la parfaite belle-fille pour toutes les belles-mères d'Amérique...
(Elle éclate de rire) Je ne dirais jamais cela de moi! C'est un joli compliment. Et tous ceux qui me connaissent savent que je suis une fille bien, que j'ai certaines qualités pour faire une gentille belle-fille, mais que je peuxaussi être canaille. Je pourrais être la parfaite belle-fille, mais peut-être pas la parfaite épouse!
Et c'est clair, dans le film, vous nous faites une Cendrillon prolétaire...
Oui et c'est toujours ce que j'ai rêvé de faire! Tout le monde peut s'identifier à cette Cendrillon travailleuse des classes moyennes... en tout cas, moi, je m'y suis identifiée complètement. Je pense que c'est ce côté mignon du film qui a touché les gens. Le fait qu'il mette en scène des gens simples, sincères, d'une beauté imparfaite et proches de la réalité... tout le contraire de superhéros.
Dans Speed vous conduisiez un bus des services de transports de Los Angeles, dans While , vous travaillez au guichet d'une station de métro de chicago...
Oui, je sais, j'ai des actions dans les transports publics! Bientôt, ce sera un taxi... ou un avion, il n'y a pas de raison que je reste sur terre (rires). Mais sérieusement, lorsque j'ai lu le scénario de While, je ne me suis pas attardée sur ça, je ne me suis pas rendue compte que j'allais interpréter une employée du métro, c'est au moment de le faire que j'en ai pris conscience...
Le résultat à l'écran pousse à croire que le tournage de Speed a été une aventure très excitante, même si vous ne conduisiez pas réellement ce fameux bus...
Mais j'ai conduit le bus... un jour! A la fin du tournage, le réalisateur avait besoinde plans très précis... c'est comme ça que j'ai remplacé le chauffeur-cascadeur. Dans un bus qui tournait en rond avec une plate-forme attachée à l'extérieur sur laquelle étaient fixées la caméra... et le cameraman! Je pense que tout le monde a cru voir sa dernière heure arriver! (Rires) Mais je suis assez bonne conductrice... je pourrais vous emmener à l'aéroport plus vite que n'imorte qui (rires).
A vingt-huit ans, comment voit-on sa carrière basculer, du jour au lendemain, dans une direction où l'on mise désormais sur vous des millions? Est-ce que tout a changé pour vous au niveau du business?
Oh oui! Speed a tout changé, même si je ne m'y attendais pas, While you were Sleeping a confirmé. Auparavant, je faisais les films que j'avais envie de faire, aujourd'hui, je peux faire ceux qui touchent le plus grand nombre de spectateurs. Et c'est un avantage, cela me donne les moyens de mon ambition : j'ai toujours voulu produire, collaborer à la conception des films. Aujourd'hui, je peux même me permettre d'interpréter des petits rôles. Etre tête d'affiche, cela ne m'interesse pas toujours, c'est une énorme pression, une terrible responsabilité qui, il faut bien l'avouer, me fatigue. Et puis, j'ai peur que le public se lasse de moi.
Et pourtant on ne parle que de vous. Tout le monde veut vous rencontrer. Vous êtes la sensation des pages "people". C'est réconfortant ou paniquant?
Je suis
hypersensible et j'ai toujours un peu d'appréhension quant
à l'opinion que l'on se fait de moi.
Je sais que
cela peut m'affecter. Résultat : je ne lis pratiquement jamais
ce qu'on écrit sur moi dans les magazines, je regarde les
photos! Mais les interviews, les demandes des médias, tout
cela ne m'ennuie pas, au contraire, c'est réconfortant et
très stimulant. Le probléme, c'est que je suis
tellement excitée par les interviews que, parfois, je
déraille, je perds l'essence exacte de ce que je pense réellement.
Vous savez aussi que chacun de vos gestes est à présent susceptible d'être commenté jusqu'au piège. Vous vivez plus ou moins ce que Hugh Grant a vécu après le triomphe de quatre mariages et un enterrement. Il est aujourd'hui victime de sa célébrité. Son arrestation n'aurait pas fait autant de bruit s'il était resté inconnu aux yeux du monde...
Cest le revers de la médaille , l'aspect moche de notre métier : plus rien de notre vie privée ne nous appartient, tout appartient à l'oeil public, tout devient subitement matière à faire de l'information. Et, dans notre vie, nous fréquentons notre famille, nos amis - nous ne faisons rien que les autres ne fassent. Ce que Hugh Grant a fait... c'est humain, commettre une erreur, c'est humain. Je sais que je vais aussi en commettre et je sais qu'on voudra m'abattre, publiquement, mais j'estime que tout le monde a droit à une seconde chance, à partir du moment où l'on reconnaît ses torts. Et Hugh l'a fait, il n'a rien démenti, il s'est expliqué. C'est ce que je ferais aussi.
Vous entrez dans la famille des stars féminines avec une image et un style très différents des sexy-blondes fatales...
Et... je n'ai pas le choix! C'est comme ça. L'image sexy conventionnelle correspond, je pense, à tout ce que je ne suis pas. Mais je ferai tout ce qu'il m'est possible de faire pour protéger mon style, mon style de vie, ma famille, mes amis, bref, tout ce que je suis, tout ce qui me rend heureuse dans l'existence. Si tout cela m'était arrivé à l'âge de dix ans, j'aurais probablement évolué, changé, mais aujourd'hui... En fait, c'est le destin, tout était déjà écrit. Je pense sincèrement que l'industrie du cinéma ne crée pas les gens, elle fait remonter à la surface ce qu'il y a à faire remonter à la surface chez les gens, en les magnifiant.
Cela signifie aussi que Hollywood demeure tout de même la première usine à fabriquer des icônes,la première capitale du glamour. Comment abordez-vous ce monde où tout doit briller?
Je dois bien avouer que j'irais volontiers aux premières en jeans et en sweat-shirt! Mais Hollywood évolue. Il y a une vague de nouveaux acteurs, actrices, de jeunes collaborateurs qui sont en train de changer le visage de l'industrie. Le pouvoir de séduction des stars, leur physique même et le glamour conventionnel, Dieu merci, changent. Il est beaucoup plus question de travail, de talent que de poses ou d'attitudes. Il est plus question de personnalités que de " show of " dans les fêtes, il est plus question de sensibilité que de looks brillants. En fait, vous pouvez vous habiller comme vous le voulez, mais c'est toujours traduit - si vous vous affichez en jeans et en pull, cela s'appelera " style grunge "! Vous pouvez même mener une vie de famille normale et rester la célébrité adulée que le public voit en vous.
On a l'impression que vous ressemblez à votre personnage dans While you were Sleeping : modeste, travailleuse, droite.
Mais j'ai toujours travaillé dur et j'ai toujours été fiere de mon travail. Ma priorité lorsqu'on me confie un rôle, c'est de le faire bien, de réussir le personnage, de réussir les scènes. Inutile de crier ou de se fâcher, je préfère dialoguer avec les gens avec qui je travaille et qui me font confiance. Je suis comme ça depuis toujours, en tout cas depuis que ma personnalité a commencé à se profiler...
Une personnalité qui s'est développée au travers de nombreux voyages. Votre père qui était professeur de chant, et votre mère,chanteuse d'opéra, vous ont beaucoup promenée en Europe durant votre enfance. Que reste-il, chez vous de cette sensibilité européenne?
Une moitié de moi. On dit souvent que ma soeur ressemble à ma mère et que je ressemble à mon père. Mais je ne peux pas le cacher, je ressemble aux deux! C'est vrai que voyager est la chose que j'ai le plus faite. J'ai grandi dans cette famille éclectique et bizarroïde. Mes parents avaient tout pour ne pas se rencontrer, ils sont complètement différents et ont évolué dans des cultures opposées - une mère allemande, un père de l'Alabama... Et pourtant, ils l'ont fait, ils se sont rencontrés! Cela nous a donné, à ma soeur et moi, une ouverture d'esprit très respectueuse de l'univers des autres et de leurs différences. Cela m'aide beaucoup, aujourd'hui, dans le boulot où je suis confrontée à des gens d'horizons tellement différents.
Et d'horizons différents, vous devez recevoir beaucoup de lettres d'admirateurs?
Oui et c'est absolument délicieux, surtout les lettres d'adolescents qui me paraissent tellement honnêtes et pures. C'est extrêmement flatteur et amical. C'est comme recevoir plein de petites bagues de la machine à chewing-gums! Mais que voulez-vous? Je suis bien obligée de dire que je ne peux pas être la petite amie de tout le monde!
While you were Sleeping fait l'apologie des valeurs familiales et de l'amour absolu. C'est un conte de fées, cela ne se passe pas toujours aussi bien dans le vie...
Eh non! Et même si je ne suis pas amoureuse pour le moment, je traverse une période de ma vie où je me demande ce que cela signifie exactement, l'amour.
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